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France, 10 juin 1940 - 25 juin 1940

La bataille des Alpes

Le 10 juin 1940, à l'issue de la bataille de la Somme et de l'Aisne, le dispositif de l'armée française est disloqué et ses troupes sont contraintes de battre en retraite sans espoir de rétablissement. Mussolini juge le moment venu d'entrer en guerre contre la France. Depuis le balcon du palais Venezia, à Rome, il annonce la nouvelle à son peuple. Il espère que son armée n'aura pas à mener d'opérations militaires et qu'en s'asseyant à la table des vainqueurs, il récupérera les départements frontaliers depuis la Haute-Savoie jusqu'aux Alpes-Maritimes, de même que la Corse. Les ambitions de Mussolini sont réduites de manière draconienne lors de sa rencontre avec Hitler le 18 juin, à Munich. La décision d'Hitler est claire : Mussolini n'obtiendra que les territoires français qu'il réussira à occuper avant la conclusion imminente de l'armistice. Hitler concède néanmoins de faire entrer en vigueur la cessation des hostilités à l'issue de la signature de l'armistice franco-italien. Le Duce se trouve ainsi obligé de lancer ses troupes à l'assaut des Alpes, afin de remporter une victoire facile dont il espère qu'elle lui offrira une position favorable lors des pourparlers de paix.

Lorsque Mussolini déclare la guerre à la France, il ne tient pas compte de l'impréparation de son armée. De manière générale, le matériel de l'armée italienne est médiocre. Les renseignements sur les troupes françaises, les fortifications qu'elles occupent et leurs positions d'artillerie sont inexistantes. La neige, présente en abondance dans la majorité des secteurs, gêne la montée en ligne de l'infanterie et interdit la mise en place de l'artillerie au plus près du front. De plus, la guerre est loin d'être populaire au sein du peuple italien. L'idée de se battre contre un ancien allié n'est guère appréciée. Le haut commandement italien met à profit les quelques jours de répit précédant le déclenchement de l'offensive italienne dans les Alpes pour tenter de pallier les déficiences et les carences dont souffre l'armée.

Le plan italien est simple. Sur toutes les Alpes, les troupes emprunteront les grands axes de communication praticables, poussant des infiltrations par les sommets pour déborder les éléments français qui résisteraient. Les alpini et l'infanterie attaqueront en première ligne, appuyés au maximum par l'artillerie. Les divisions blindées et motorisées suivront et exploiteront la percée. L'offensive est confiée au groupe d'armées Ouest, placé sous le commandement du prince Humbert de Piémont et composé de deux armées : la IVe armée, entre la frontière suisse et le Mont Viso, et la Ire armée, depuis celui-ci jusqu'à la mer. Ces deux armées possèdent trois corps chacune et comptent ensemble vingt-deux divisions, dont dix-neuf en premier échelon. L'opération B est confiée à la IVe armée qui doit déboucher des cols du Petit-Saint-Bernard, du Mont-Cenis et du Montgenèvre pour progresser vers Chambéry et Grenoble. L'opération M sera conduite par le IIe corps d'armée qui, venant du col de l'Arche, poussera sur Marseille par la vallée de la Durance. L'opération R est attribuée au XVe corps d'armée, qui doit progresser par le littoral et s'emparer de Nice. En arrière, dans la vallée du Pô, la VIIe armée, forte de huit divisions, doit s'engager à son tour quand les passages des Alpes seront ouverts par les deux autres.

Du côté français, le dispositif sur les Alpes a évolué depuis septembre 1939. À la mobilisation, l'attitude de l'Italie étant douteuse, l'armée des Alpes, commandée par le général Besson, a été fortement constituée. Elle comprenait alors onze divisions et trois « secteurs fortifiés » (de Savoie, du Dauphiné et des Alpes-Maritimes) équivalant chacun à une division, soit un total de quatorze divisions. Ses effectifs étaient de 500 000 hommes. Mais l'affirmation de la « non-belligérance » italienne et l'arrivée de la neige amènent le haut commandement français à prélever de nombreuses unités au profit du front nord-est au cours des mois d'octobre, de novembre et de décembre. Des éléments sont également retirés pour compléter le corps expéditionnaire français en Scandinavie. En mai 1940, il ne reste plus au général Olry, qui a succédé au général Besson le 6 décembre, que la valeur de six divisions : les 64e, 65e et 66e divisions d'infanterie alpine (DIAlp) et trois secteurs fortifiés, soit un effectif total de 176 000 hommes, dont 85 000 combattants.

L'armée des Alpes se répartit en deux corps d'armée. Le XIVe corps d'armée, entre le Mont-Blanc et le col de Restefond, comprend le secteur fortifié de Savoie, la 66e DIAlp, le secteur fortifié du Dauphiné et la 64e DIAlp. Le XVe corps d'armée, entre le col de Restefond et la mer, englobe le secteur fortifié des Alpes-Maritimes et la 65e DIAlp. La 66e DIAlp et le secteur fortifié de Savoie sont chargés de la défense de la Tarentaise et de la Maurienne. La 64e DIAlp et le secteur fortifié du Dauphiné ont pour mission de tenir le Briançonnais, le Queyras et l'Ubaye. La 65e DIAlp et le secteur fortifié des Alpes-Maritimes défendront la Provence et Nice, en s'établissant sur la Tinée, la Vésubie, le massif de l'Authion et le cap Martin.

La faiblesse des effectifs conduit le commandement français à rechercher avant tout l'économie des forces, en faisant état au maximum des massifs infranchissables et en ne barrant que les axes possibles d'invasion. Le tracé de la position défensive ne suit donc pas les contours de la frontière, et les saillants, tel celui de la Haute-Maurienne en amont de Modane, sont abandonnés. Une série d'ouvrages permanents a été construits le long de cette position. Cette ligne d'ouvrages est jalonnée par Bourg-Saint-Maurice, Modane, Briançon, Château-Queyras, Tournoux, Saint-Sauveur, Sospel et le cap Martin.

Au cours de l'hiver, aucun symptôme inquiétant n'est relevé du côté italien. Mais à partir de mars 1940, une activité anormale est observée de l'autre côté de la frontière. Le général Olry demande au G.Q.G. des renforts. Le haut commandement ne lui répond que par de vagues promesses, qui ne seront pas tenues. Afin de compenser l'infériorité numérique de ses troupes, Olry fait compléter le système de destruction des itinéraires d'invasion, en bloquant l'envahisseur dans les vallées. Ainsi, il ne laisse à l'ennemi que quelques sentiers muletiers ou glaciaires sur lesquels les chasseurs alpins, et particulièrement les sections d'éclaireurs-skieurs (SES), qui connaissent bien la région, pourront arrêter un ennemi même très supérieur. Composées d'une trentaine d'hommes, skieurs, montagnards et parfois alpinistes, les sections d'éclaireurs-skieurs sont les yeux des bataillons d'infanterie. Positionnées sur la frontière et les points culminants, elles surveillent constamment le versant italien, cherchant à repérer les emplacements fortifiés et les mouvements de troupes. De son côté, l'artillerie prépare ses tirs sur les vallées et les passages obligés.

Le 10 juin, dès l'annonce de la déclaration de guerre, les populations frontalières et les troupeaux sont évacués en direction du centre de la France. Les hommes du général Olry font sauter les routes, les ponts et les tunnels. Les alpins attendent l'ennemi de pied ferme. À partir du 11 juin, l'adversaire pousse des reconnaissances légères dans le but de s'assurer de débouchés qui doivent servir de base de départ à la prochaine attaque ou des promontoires qui font office d'observatoire. Malgré les consignes données de ne pas conduire d'actions offensives, des SES passent à l'action. Les combats gagnent progressivement en intensité.

Dans la nuit du 16 au 17 juin, le gouvernement français engage des pourparlers en vue d'un armistice avec l'Allemagne. L'état-major italien ordonne de suspendre les hostilités contre la France. Le refus émit par Hitler, le lendemain, à Munich, d'accorder à l'Italie des territoires non conquis contraint Mussolini à passer à l'offensive. Le commandement italien, qui connaît les difficultés du terrain et la valeur des troupes alpines françaises, ne veut attaquer que lorsque les Allemands, qui descendent la vallée de la Saône, seront arrivés sur les arrières de l'armée des Alpes et en mesure, s'il y a lieu, de lui ouvrir les cols par l'ouest.

Le 19 juin, les Italiens font savoir aux Allemands qu'ils sont sur le point d'attaquer et demandent aux troupes du Reich d'arriver dans le dos des Français. Le lendemain au matin, les dispositions sont prises pour constituer un « groupe Lyon », qui, placé sous les ordres du général List, commandant la XIIe armée, comprendra le 16e corps blindé du général Hoepner, toutes les unités d'infanterie motorisée récupérables (7e et 13e division motorisée) et des éléments de la division de montagne du groupe d'armées B qui seront amenés en camions. Les avant-gardes ne pourront démarrer de la région de Lyon vers Grenoble et Chambéry que le 21 juin.

Entre-temps, le Führer s'est déclaré prêt à recevoir une délégation française d'armistice. Si les Italiens veulent s'asseoir à la table des vainqueurs, ils doivent lancer une offensive dans les plus brefs délais. Le Duce donne l'ordre d'attaquer le lendemain. L'échéance étant jugée trop courte par l'état-major, le général Pintor, commandant la Ire armée face à l'Ubaye et les Alpes-Maritimes, obtient un sursis de vingt-quatre heures.

Le 21 juin, sans attendre leurs alliés, les Italiens attaquent sur tout le front des Alpes. Partout, les troupes du Duce sont mises en échec. Les colonnes italiennes sont décimées par des tirs d'artillerie, tandis que les SES, postées sur des crêtes quasi inaccessibles, les harcèlent. En dépit de combats acharnés, la progression des Italiens reste très limitée. Le général Olry parvient à maintenir ses positions à la frontière et les ouvrages d'avant-postes tiennent, même dépassés.

En Tarentaise, la petite garnison de la Redoute-Ruinée est encerclée mais elle continuera, jusqu'à l'entrée en vigueur de l'armistice, à battre les débouchés du col du Petit-Saint-Bernard, l'axe principal de l'attaque italienne. En Maurienne, les troupes italiennes progressent légèrement et occupent la zone de Lanslebourg, du fait du retrait d'une partie de l'artillerie française partie rejoindre un autre front. La route du Mont-Cenis reste néanmoins impraticable à l'assaillant. Dans le Briançonnais, les Italiens prennent pied au col-frontière du Montgenèvre, mais ne peuvent en déboucher sur Briançon, bloqués dans le bas-fond par les tirs de quelques compagnies de chasseurs alpins de réserve qui tiennent les crêtes. Dans le Queyras, l'ennemi est stoppé devant Abriès. N'entreront dans le village que des prisonniers. En Ubaye, le IIe corps italien force le col de Larche, mais échoue devant le village. Dans les Alpes-Maritimes, le XVe corps italien, qui a l'ordre de s'emparer de Nice, est bloqué par les avant-postes devant Menton. Ce n'est que le 23 juin que les troupes italiennes parviennent à occuper une partie de la ville, qu'elles ne peuvent dépasser.

Dans le même temps, les Allemands poussent sur Dijon et la vallée de la Saône. Le général Olry se rend compte que l'armée des Alpes va être prise à revers. Il organise aussitôt un plan de bataille dans la vallée du Rhône qui s'appuie sur la mise en place de trois lignes de défense successives. La première position est établie sur le Haut-Rhône, de Bellegarde-sur-Valserine à Lyon. La seconde position s'appuie sur la Basse-Isère, la cluse de Voreppe et les revers ouest des massifs de la Chartreuse, de l’Épine et du Mont-du-Chat, couvrant Grenoble, Chambéry et le Grésivaudan. La troisième court le long de la Durance.

Afin de ne pas dégarnir l'armée des Alpes, des unités sont créées en toute hâte avec des réservistes et en réincorporant des soldats qui refluent du nord. On obtient un ensemble hétéroclite composé de marins, d'aviateurs, de spahis et de tirailleurs. Tout le matériel disponible est récupéré. Toulon fournit des batteries de Marine, et des pièces d'artillerie destinées à être livrées à la Roumanie et à la Turquie sont réquisitionnées. Les unités ainsi formées sont placées sous les ordres du général Cartier.

Le 18 juin, Lyon est déclarée ville ouverte. Ses ponts ne pouvant être défendus, la position du Rhône doit être abandonnée. Il faut donc tout concentrer sur la seconde position. La subdivision de Valence défendra la Basse-Isère et le XIVe corps la cluse de Voreppe et les massifs au nord, prolongé sur le Haut-Rhône, de Culoz à la frontière suisse, par le « secteur de défense du Rhône ».

Sur la coupure de l'Isère, la défense est facilitée du fait que, le 20 au soir, le général Olry donne l'ordre de faire sauter, dans la nuit, tous les ponts en aval de Voreppe et la rivière en crue roule des flots torrentueux. Le point crucial est la cluse de Voreppe, sur laquelle le meilleur matériel d'artillerie est envoyé, notamment une batterie de 194 chenillée et vingt-quatre canons « roumains », qui disposeront d'excellents observatoires.

Le 22 juin au matin, une colonne de cent cinquante chars de la 3e division de Panzer, suivie d'éléments de la 7e division motorisée, tente de forcer le seuil de Voreppe, mais les canons de 75 et les pièces de Marine de 65 et de 47 stoppent les assaillants, qui refluent sur Moirans. Le 23, à 9h, l'ennemi effectue une nouvelle tentative et subit un nouvel échec. Les Allemands déploient alors toute leur artillerie, exécutent une violente préparation et passent à l'attaque à 17h. Mais ils sont refoulés et laissent sur le terrain cent tués et de nombreux blessés.

La 7e division motorisée prépare alors pour le lendemain une manoeuvre de double débordement : à l'ouest par Saint-Gervais-sur-Isère, à l'est par le col de la Placette, sur le revers du massif de la Chartreuse. Le 24, la manoeuvre se déclenche. À l'ouest, après des tirs d'artillerie sur Saint-Gervais, le franchissement de l'Isère échoue car les canots pneumatiques mis à l'eau sont aussitôt emportés par le violent courant. À l'est, les fantassins qui débouchent du col de la Placette sont cloués au sol par l'artillerie française, puis refluent. Au centre, deux colonnes motorisées sont surprises en mouvement par des pièces françaises de 105 mm et dispersées. Une batterie de mortiers est totalement détruite et cinq batteries d'obusiers sont réduites au silence. La poussée allemande sur Grenoble par Voreppe est stoppée.

Pendant ce temps, la 13e division motorisée allemande, qui poussait sur Chambéry, de part et d'autre du lac du Bourget, s'est emparée d'Aix-les-Bains le 23. Le lendemain, elle débouche d'Aix sur Chambéry par la route, ne s'attendant pas à rencontrer de la résistance. Mais, dans la nuit, le XIVe corps français fait improviser une position d'arrêt entre les pentes abruptes du Revard et l'extrémité sud du lac du Bourget, à hauteur du Vivier. Quand la colonne allemande apparaît, un véritable barrage de feu se déclenche. Surpris, les premiers éléments sont détruits. La 13e division d'infanterie motorisée déploie alors son infanterie sur toute la largeur de la vallée et passe à l'attaque vers 8h. Elle est stoppée par les tirs des Français. Des soldats allemands parviennent au Vivier, mais une contre-attaque exécutée par le 93e bataillon de chasseurs alpins de réserve les rejette. À 13h, les Allemands sont définitivement bloqués, et, dans la nuit, l'armistice entre en vigueur.

La bataille des Alpes, qui n'a duré que quatre jours, se termine par un brillant succès de l'armée française. Les Allemands n'ont pas réussi à s'emparer de Grenoble et Chambéry. Le plan de jonction avec les Italiens a échoué. Ces derniers ont été contenus sur la frontière et la presque totalité des ouvrages d'avant-postes sont restés aux mains des défenseurs. En quatre jours de combats, les troupes italiennes ont perdu près de 6000 hommes, parmi lesquels 642 tués, 2631 blessés, 2151 gelés et 616 disparus. Côté allemand, cette ultime phase de la campagne de France n'aura rien eu d'une promenade militaire comme en témoignent les 200 tués et autant de blessés, ainsi que les nombreux blindés détruits.


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