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France, 11 juin 1940 - 14 juin 1940

La chute de Paris

Dans la nuit du 10 au 11 juin, le gouvernement évacue la capitale. Les convois ministériels atteignent la Loire aux premières heures de la matinée. Les ministères se dispersent à travers la Touraine. Le G.Q.G. est à Briare. Pétain à Saint-Amand-en-Puisaye. Reynaud réside au château de Chissay, près de Montrichard. Le ministère des Affaires étrangères est installé au château de la Châtaigneraie, près de Langeais. Le Président de la République a élu domicile au château de Cangé. Le Parlement est à Tours. Le gouvernement français éprouve quelques difficultés à garder sa cohésion. D'un château à l'autre, il n'y a pas de liaisons téléphoniques, aucun poste de radio ; il faut avoir recours aux cabines postales des villages.

Comme sur une île battue par la tempête, les membres du gouvernement connaissent des heures difficiles. Les nouvelles parvenues durant la nuit et au début de la matinée apportent davantage de désolation. À l'ouest de Paris, les Allemands ont franchi la Seine en plusieurs points et établi trois têtes de pont à Elbeuf, aux Andelys et à Louviers. Le front de la Basse-Seine est partout enfoncé. Les Panzer du corps blindé Hoth foncent sur Évreux. À l'est, la situation est tout aussi alarmante. Les Allemands bordent la Marne, entre Château-Thierry et Jaulgonne. Le double débordement de la capitale se précise. C'est en Champagne que la situation est la plus critique. Le groupe blindé von Kleist est parvenu à déboucher en direction de Reims. Simultanément, une autre colonne venant de l'ouest marche sur la ville. Pris en tenaille, Reims succombe quelques heures plus tard. Plus à l'est encore, le groupement blindé Guderian progresse sur un front allant de la Marne d'Épernay à l'Argonne. Cette manoeuvre vise à menacer d'encerclement les unités de la ligne Maginot.

Une conférence a lieu au château du Muguet, résidence du général Weygand, à 10 kilomètres de Briare. Le généralissime dresse ainsi le bilan des forces disponibles : « Nous avons encore 52 divisions sur le papier, mais elles n'en valent qu'une trentaine. En effet, 11 divisions n'ont plus que 50 % de leur effectif théorique ; 13 ont 25 % et 10 n'ont plus que des débris. Enfin, le G.Q.G. n'a plus qu'une division en réserve. » Les forces terrestres sont épuisées, disloquées par une longue retraite au cours de laquelle elles ont perdu des hommes et, partout, semé du matériel. La chasse française, qui comptait 300 appareils le 8 juin, n'en possède plus que 150, les bombardiers de jour sont au nombre de 80, les bombardiers de nuit de 70. Les Anglais n'engagent plus qu'une centaine de bombardiers de nuit dont chacun exécute une seule mission quotidienne. En face, les Allemands disposent encore de plus de cent divisions d'infanterie et de toutes leurs divisions de Panzer.

Alors que les moyens français se réduisent, le front de contact va en s'allongeant. Face à la gravité de la situation, le commandement français ne voit que deux solutions : ou bien conserver la ligne Maginot et rabattre les armées du centre et de la gauche vers le sud, ou bien abandonner la ligne Maginot, qu'il faudra « évacuer pour sauver les forces mobiles affectées à sa défense » et battre en retraite avec l'ensemble des armées qui lui restent. La première solution permet de conserver jusqu'à la fin un dispositif solidement étayé par les ouvrages de la ligne Maginot. Mais elle abandonne à l'ennemi la quasi-totalité du territoire national et menace d'encerclement toutes les forces françaises. La seconde solution ne peut aboutir qu'au tronçonnement du dispositif. Mais elle laisse un espoir de soustraire le gros des forces à la capitulation. Il s'agit dans l'esprit du général Weygand de reconstituer plus en arrière une ligne d'arrêt appuyée sur les grands obstacles du terrain. C'est cette dernière solution qui est finalement adoptée.

Weygand a envisagé, un moment, de retrancher ses forces sur la Seine dans le dessein de protéger la Normandie et ainsi de se mettre à l'abri d'un vaste débordement par l'ouest. Mais les bases de départ dont disposent les Allemands à Elbeuf et aux Andelys ont ruiné le projet du généralissime. La dernière ligne que ce dernier propose d'établir pour stopper la progression de l'adversaire passe par Caen, Alençon, la Loire de Tours à Briare, le Morvan, la Côte-d'Or, Dole et Champagnole jusqu'aux Rousses. Dans son « Instruction personnelle et secrète n°1444 », Weygand fixe aux groupes d'armées leurs axes respectifs de repli. Le groupe d'armées n°3 (général Besson), qui ne comprend plus que l'armée de Paris (général Héring) et la VIIe armée (général Frère), devra quitter le secteur de la capitale pour se porter à la hauteur d'Orléans. Le groupe d'armées n°4 (général Huntziger), formé des VIe armée (général Touchon), IVe armée (général Réquin) et IIe armée (général Freydenberg), se retirera sur l'axe Châlons-sur-Marne-Troyes-Nevers. Le groupe d'armées n°2 (général Prételat), comprenant la IIIe armée (général Condé), le détachement de la Sarre et la Ve armée (général Bourret) reculera par Sarrebourg vers Nevers après avoir reçu l'instruction d'abandonner le secteur de la ligne Maginot. Ordre est donné de n'exécuter ce repli que sur nouvel ordre de la part du généralissime.

Les Allemands ont largement dépassé la Seine en aval de Paris. Ils progressent très rapidement sur la Marne. La capitale est donc menacée, à brève échéance, d'un double enveloppement. Nul ne sait ce qu'il va advenir de la « ville lumière ». Tous les discours passés laissent supposer que Paris sera défendue avec acharnement. Mais le déroulement rapide des événements militaires permet de croire qu'il n'en sera rien. Le gouvernement, en quittant la capitale, publie des communiqués invitant les ouvriers qui, « par suite de circonstances », se trouvent sans emploi à collaborer aux travaux de défense de la capitale. Alors que tout semble perdu, les travailleurs des usines d'armement ont l'obligation de continuer à produire. « Le devoir des chefs et des ouvriers est le même que celui des soldats du front: ne pas quitter leur poste de combat. »

Le général Weygand, qui juge que le sacrifice de Paris ne sauvera pas la France, décide que la capitale sera déclarée « ville ouverte », que la ligne des anciens forts et la ceinture des fortifications ne seront pas défendues, qu'aucune destruction ne jouera et que les troupes combattantes devront contourner la ville. Les attributions du général Héring, jugées trop lourdes pour un seul homme, sont scindées, pour en confier une partie au général Dentz. Dorénavant, le général Héring se consacrera exclusivement au commandement de l'armée de Paris et en suivra le sort, tandis que le général Dentz assurera la fonction de gouverneur et restera sur place jusques et y compris le moment où les Allemands entreront dans la ville.

Vers 20h, s'ouvre au château du Muguet le Conseil suprême interallié, auquel prennent par, du côté français : le maréchal Pétain, les généraux Weygand et de Gaulle et, du côté britannique : Winston Churchill, Anthony Eden et les généraux Ismay et Spears. Churchill ouvre la séance en affirmant que tout est mis en œuvre pour vaincre l'Allemagne. Il rappelle que quatre divisions britanniques seront bientôt sur le sol de France, et il annonce que « si l'armée française peut tenir un an, c'est-à-dire jusqu'au printemps de 1941, ce sont 20 à 25 divisions britanniques qui se trouveront, de nouveau, à sa disposition ».

Le général Weygand prend ensuite la parole. Il offre une lueur d'espoir lorsqu'il affirme à tort que « les pertes allemandes sont extrêmement considérables » et qu'il est possible que l'ennemi s'arrête de lui-même, enfin fatigué de tant de victoires. Cet optimisme très nuancé est immédiatement ruiné par l'arrivée d'un compte rendu du général Georges, dont Weygand donne lecture et qui précise que le front reconstitué est d'une faiblesse extrême, la plupart des unités en ligne se trouvant assez usées pour que le mot « division » s'applique désormais à quatre, trois, voire deux bataillons, reliquats de l'exode et des batailles perdues. Après avoir dressé un noir bilan de la situation, il déclare que la dernière ligne de défense est dépassée par l'ennemi et que toutes les réserves sont épuisées. « On se trouve sur une lame de couteau sans savoir de quel côté l'on peut tomber, d'un instant à l'autre... » Le général ne peut garantir que les lignes tiendront encore demain. « Une fois notre dispositif disloqué – et il est tout près de l'être –, il ne restera aucun espoir de le reconstituer, par suite du manque de réserves. Dans ce cas, je ne verrais aucun moyen d'empêcher l'invasion du territoire français tout entier. »

Paul Reynaud demande le concours de la R.A.F. L'arrivée de nouveaux avions constitue, selon lui, « le seul élément susceptible de faire peut-être encore pencher le plateau de la balance ». Mais Churchill refuse de lancer dans la bataille ce qui reste d'aviation anglaise. Il propose plusieurs solutions qui ont toutes à ses yeux, l'avantage, en prolongeant la résistance française, de permettre à l'Angleterre de gagner du temps. D'ici là, espère-t-il, les États-Unis seront entrés en guerre et le potentiel des Alliés aura eu le temps de se matérialiser. Ainsi, il propose de transformer Paris en camp retranché. La ville est immense. On peut se battre à la périphérie, au cœur de la cité, dans chaque rue, dans chaque immeuble. Mais pour Weygand, il n'est pas question que Paris soit un nouveau Madrid. Churchill propose alors de retenir indéfiniment les Allemands sur le sol français, en organisant, à l'image de ce qui fut fait en Espagne en 1809, une guérilla quotidienne contre les voies de communication et les colonnes adverses dans diverses régions de France. On parviendrait alors peut-être à gagner les quelques mois nécessaires pour obtenir l'intervention américaine. Pétain réplique : « Ah non ! Ce serait la destruction du pays ! Les États-Unis se feront attendre si longtemps que la guérilla fera de la France une terre brûlée ! » Reynaud ajoute : « Les villes auraient certainement beaucoup à souffrir ».

Churchill émet l'idée d'une tête de pont en Bretagne. Reynaud annonce que la question est à l'étude. Dès le 29 mai, Paul Reynaud a proposé la formation « d'un réduit national aménagé et approvisionné comme une véritable forteresse et d'où le gouvernement pourrait poursuivre la guerre avec la marine et l'aviation ». Bien que Weygand juge l'idée irréaliste, il donne l'ordre, le 31, de commencer les travaux et de réunir des troupes mais, entre Rennes et Nantes, on trouve davantage d'états-majors que de divisions solides. De Gaulle, sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale depuis le 5 juin, chargé des rapports avec les Anglais, va devenir l'un des ardents défenseurs du réduit breton. L'idée sera finalement écartée faute de moyens.

Le 12 juin, la situation se dégrade davantage. De nouveaux hommes sont morts. De nouvelles troupes ont retraité. De nouvelles villes ont été prises ou abandonnées. À l'est, le groupement blindé von Kleist avance en direction de Saint-Dizier et de Troyes. La poussée des Panzer est fulgurante. Ils ont franchi la Marne à Château-Thierry et à Châlons, après avoir submergé la défense française des Monts de Champagne. Le groupe d'armées n°2 est menacé d'encerclement. De la Manche à la Meuse, l'ensemble du dispositif est rompu. Un seul point importe maintenant, sauver ce qui peut encore être sauvé. Aussi le général Weygand prescrit-il la mise en application de l' « Ordre de repli général n°1444 », élaboré la veille.

« À l'est, note le colonel de Bardies, lorsque le groupe d'armées qui occupe la ligne Maginot reçoit l'ordre de repli, le 12 juin à 15 heures, il est encore intact. Il y a là trois belles armées, la IIIe, la Ve et la VIIIe, pleines d'allant et qui ne demandent qu'à se battre. Mais la situation du groupe d'armées est difficile car il forme maintenant un saillant acculé à l'intérieur des lignes allemandes, depuis que le front s'est rabattu de la Meuse sur la Haute-Seine. Pour tout dire, plus qu'un saillant, c'est déjà un fer à cheval. La VIIIe est tournée vers l'est ; les IIIe et Ve, sur la courbe de fer à cheval, sont tournées vers le nord, le nord-est et le nord-ouest... D'autre part, si les quelque quinze divisions de campagne qui, à cette date, combattent dans ce secteur, sont aptes aux mouvements, les unités de forteresse, elles, sont mal préparées à une manœuvre de repli. Aussi, soucieux de disposer du maximum de temps dans l'exécution, le commandant du groupe d'armées aurait voulu commencer son repli plus tôt. Il a souvent insisté dans ce sens auprès du commandant en chef. Mais le général Weygand tentait d'arrêter l'ennemi par une bataille livrée sans esprit de recul. Il fallait donc se battre, toutes forces réunies, avec l'espoir de vaincre et il ne pouvait pas être question de décrocher à ce moment-là de la ligne Maginot. Quand la bataille est perdue et que le général Weygand donne enfin l'ordre de repli, il est trop tard pour se dégager : les blindés de Guderian roulent déjà sur Langres. »

« La limite était atteinte, écrit le général Weygand, notre dernière ligne de défense craquait de toutes parts. La bataille de France était perdue. [...]. Ma résolution était arrêtée d'une façon inébranlable : dans quelques heures, je demanderais au gouvernement la conclusion d'un armistice. » Dès lors, les opérations perdent tout intérêt pour le commandant en chef, qui va tourner ses efforts vers la demande d'un armistice. À 19h45, le commandant en chef expose pour la première fois au Conseil des ministres la nécessité d'un armistice. « Il faut éviter avant tout la décomposition de l'armée, dit-il, et pour cela adresser dès maintenant au gouvernement allemand une demande d'armistice. » Il ajoute : « La France peut aujourd'hui demander un armistice sans rougir. Je me félicite d'avoir livré sur la Somme une bataille qui a restitué à l'armée française son vrai visage. Devant le monde, elle a sauvé l'honneur, et traiter, désormais, ne sera plus indigne d'elle. » Le maréchal Pétain lit ensuite une note concluant à « la nécessité de demander un armistice pour sauver ce qui reste de la France et permettre la reconstruction du pays ». Mais pour le président du Conseil, il n'est pas question d'abandonner le combat. La France s'est engagée sur son honneur à ne conclure ni paix séparée, ni entamer de négociations en vue d'un armistice, sans le consentement de l'Angleterre. Finalement, il est convenu qu'aucune décision ne soit prise jusqu'à ce que le Président du Conseil se soit entretenu avec Winston Churchill. Le soir même, Churchill, rentré en Angleterre, est appelé à revenir en France.

Le lendemain, 13 juin, Paul Reynaud prend la décision de transférer les pouvoirs publics à Bordeaux. Il rédige une note à l'attention du général Weygand :
« Dans l'éventualité de la « rupture définitive de nos lignes de défense », vous m'indiquiez dans votre note du 10 juin, que nos armées, dissociées par cette rupture, continueraient à combattre « jusqu'à l'épuisement de leurs moyens et de leurs forces ».
» Ce sacrifice aurait évidemment pour but et pour effet de sauver l'honneur du pays, conformément aux plus hautes traditions de l'armée française.
» Je ne suis pas surpris qu'il soit envisagé par vous.
» Je pense toutefois que, dans cette éventualité, plutôt que de risquer la destruction sur place des tronçons de l'armée française dans une lutte sans espoir, il y aurait lieu de tenter d'obtenir, du prolongement de notre résistance, un résultat positif.
» À cet égard, il m'apparaît que deux directions ont une importance essentielle, du point de vue de la conduite de la guerre.
» La première de ces directions amènerait nos armées à couvrir, le plus longtemps possible, le centre même du pays, en faisant corps avec celles de nos forces qui tiennent la barrière des Alpes.
» La deuxième direction nous conduirait à constituer et à défendre un réduit national en Bretagne. Je suis heureux d'avoir obtenu votre accord sur ce point.1
» Un tel réduit, situé à proximité de l'Angleterre qui nous enverrait des troupes et du ravitaillement, et à la défense duquel l'aviation britannique pourrait concourir, nous permettrait de maintenir au profit des Alliés, le plus longtemps possible, une tête de pont sur le continent européen placé sous la domination allemande et de continuer à diriger la guerre navale, aérienne et terrestre, notamment en Méditerranée et en Afrique du Nord.
» Si nous échouions, si nous devions être arrachés de vive force du centre du territoire métropolitain et du rocher breton, nous aurions montré à notre peuple et au monde que nous avons lutté jusqu'à la dernière extrémité pour nous maintenir en armes sur la terre de France. Il nous resterait alors à nous installer et à organiser des moyens de lutte dans notre Empire en utilisant la liberté des mers. »

Conformément aux instructions du Président du Conseil, la Xe armée, qui a reçu mission de barrer l'accès du « réduit breton », est axée sur Argentan, puis sur Rennes. L'armée de Paris reçoit l'ordre de se replier sur la Loire. L'affiche suivante est placardée sur les murs de la capitale : « Le général Héring, appelé au commandement d'une armée, remet le gouvernement militaire entre les mains du général Dentz. Paris est déclaré ville ouverte. Toutes mesures ont été prises pour assurer, en toutes circonstances, la sécurité et le ravitaillement des habitants. » Ces quelques mots sont diversement interprétés par des hommes et des femmes qui n'ont du vocabulaire militaire qu'une expérience limitée et se voient abandonnés aux volontés et aux fantaisies du vainqueur. L’exode se précipite.

À partir de 15h30, un Conseil interallié se tient à la Préfecture de Tours. Winston Churchill, revenu en France, y assiste. Le Président Reynaud prend la parole en premier. Personnellement opposé à l'armistice, il sait qu'une partie de son gouvernement ne repousse pas cette solution et que les arguments en faveur de l'arrêt des hostilités prennent, de jour en jour, plus de poids. Conformément au mandat qu'il a reçu la veille du Conseil des ministres, il demande au Premier ministre britannique :
– La Grande-Bretagne n'estime-t-elle pas que la France peut dire : « Mon sacrifice est si grand que je vous demande de m'autoriser à signer un armistice, tout en maintenant la solidarité qui existe d'après nos accords ? »
Après un moment de silence, Churchill répond avec une vive émotion :
– Nous comprenons la situation où vous vous trouvez. Nous ne ferons pas de récriminations dans une pareille hypothèse. Dans tous les cas, la Grande-Bretagne restaurera la France dans toute sa puissance et sa grandeur qu'elle qu'ait été son attitude après sa défaite. Cependant, il conviendrait de lancer un suprême appel au Président Roosevelt, avant de prendre une décision aussi grave. Notre conduite sera alors déterminée par la teneur de sa réponse.
Le gouvernement français accepte de télégraphier à Roosevelt en lui indiquant la situation. Le gouvernement britannique fera de même. Paul Reynaud prend acte des déclarations du Premier ministre britannique et l'en remercie vivement.

Les membres du gouvernement favorables à la poursuite de la lutte et qui ne s'attendaient pas à pareille déclaration du Premier Britannique sont consternés. La séance levée, ils adressent de violents reproches au Président Reynaud et au gouvernement britannique. « À quoi bon poursuivre la lutte, puisque les Anglais eux-mêmes s'attendent à ce que nous cessions le combat ? ». Le général de Gaulle demande au Président du Conseil : « Est-il possible que vous conceviez que la France demande l'armistice ? » Paul Reynaud répond qu'il ne s'agit pas de faire le jeu des « capitulards » mais d' « impressionner les Anglais pour obtenir un concours plus étendu ».

Dans l'après-midi, les Allemands arrivent à Pantin et à Aubervilliers. À l'ouest, dans le secteur tenu par les restes de la Xe armée, une brèche inquiétante d'une quinzaine de kilomètres s'est ouverte, entre Évreux et Pacy-sur-Eure. À l'est, dans le secteur de la VIe armée, l'ennemi masse ses blindés entre Sézanne et Montmirail. En fin de journée, les Allemands atteignent la Haute-Seine à Romilly. Sur le front de la IVe armée, le groupe blindé Guderian pousse sur Vitry-le-François et Saint-Dizier. La route de Dijon est ouverte.

L'entrée des Allemands dans la capitale est imminente. Le général Dentz a donné l'ordre de mettre le feu aux réservoirs d'essence de la banlieue. Les cendres tombent en neige noire sur la capitale. La ville s'est vidée de ses habitants. Les rares passants constatent que le Louvre n'est plus gardé et que « l'on pourrait y mettre le feu sans se gêner ».

Dans la soirée, sur les ondes de la radio, le Président du Conseil prononce un discours à l'attention des peuples français et américain :
« Nous savons quelle place tient l'idéal dans la vie du grand peuple américain. L'armée française a été l'avant-garde des démocraties... La France a le droit de se retourner vers les autres démocraties et de leur dire : « J'ai des droits sur vous ! Donnez-nous, même de loin, l'espoir d'une victoire commune nécessaire à tout combattant... »
» Je reviens du front où j'ai vu, arrivant de la bataille, des hommes qui n'avaient pas dormi depuis cinq jours, harcelés par les avions, rompus par les marches et les combats. Ces hommes, dont l'ennemi avait cru briser les nerfs, ne doutaient pas de l'issue finale de la guerre. Ils ne doutaient pas du sort de la Patrie.
» L'âme de la France n'est pas vaincue. Notre race ne se laisse pas abattre par une invasion. Le sol sur lequel elle vit en a tant vu au cours des siècles ! Elle a toujours refoulé ou dominé l'envahisseur !
» Faut-il désespérer ? Certes non. La supériorité, la qualité de l'aviation britannique s'affirment tous les jours. Il faut que des nuées d'avions de guerre venus d'outre-Atlantique écrasent la force mauvaise qui domine l'Europe. Malgré nos revers, la puissance des démocraties reste immense. Nous avons le droit d'espérer que le jour approche où toute cette puissance sera mise en œuvre... C'est pourquoi nous gardons au cœur l'espérance. Quoi qu'il arrive dans les jours qui viennent, où qu'ils soient, les Français vont avoir à souffrir. Qu'ils soient dignes du passé de la nation, qu'ils deviennent fraternels, qu'ils se serrent autour de la Patrie blessée. Le jour de la résurrection viendra. »

Afin de réduire l'influence des « capitulards » et de consolider son pouvoir, Paul Reynaud, sur conseil du ministre de l'Intérieur, Georges Mandel, décide d'envoyer le général de Gaulle à Londres. Sa mission officielle consistera à trouver le tonnage nécessaire pour assurer le transport des troupes subsistantes en Afrique du Nord. Officieusement, il s'agira de reprendre contact avec Churchill ; l'amener à revenir sur les déclarations trop compréhensives qu'il a faite au cours de l'après-midi ; l'inciter enfin à soutenir plus activement le Président du Conseil, dans la lutte qu'il mène contre la fraction du Cabinet favorable à l'arrêt des hostilités.

Dans la nuit, le gouvernement prend la direction de Bordeaux. Avant de partir, Paul Reynaud adresse au Président des États-Unis un suprême appel, lui demandant pour sauver la nation française, avant-garde des démocraties, de jeter dans la balance le poids de la force américaine. Il termine par ces mots tragiques :
« Si vous ne pouvez pas donner à la France, dans les heures qui viennent, la certitude que les États-Unis entreront en guerre à très brève échéance, le destin du monde va changer.
» Vous verrez, alors, la France s'enfoncer comme un homme qui se noie et disparaître, après avoir jeté un dernier regard vers la terre de liberté d'où elle attendait le salut. »

« Tandis que sur les fronts de combat, écrit Yves Bouthillier, les populations qui refluent commencent à se mêler aux troupes qui poursuivent la bataille, les ministres, à travers le Poitou et la Saintonge, gagnent Bordeaux.
» Parthenay, Saint-Maixent, Saint-Jean-d'Angely, Saintes sont les étapes de cette course difficile dans une région que la guerre n'a pas atteinte, mais qui regorge de réfugiés.
» Il fait encore grand jour, quand les voitures officielles traversent les ponts de la Gironde et gagnent, par des rues encombrées, la Préfecture et l'hôtel où des logements ont été préparés. Dans l'une, comme dans l'autre, la cohue est indescriptible. Petit désordre dans un désordre immense. Les liens invisibles que les génies tutélaires de la cité tissent mystérieusement dans l'ombre pour faire d'un amas d'hommes une société, déjà, se détendent. Nous sommes à l'heure où les populations ne se sentant plus ni dirigées, ni garanties, sont prises d'un étrange vertige, où les peuples hallucinés devant un État qui se défait, sont prêts à sombrer dans le désespoir. »

Pendant ce temps, dans la nuit du 13 au 14, les Allemands sont aux portes de Paris. Comme à leur habitude, ils s'apprêtent à entrer dans la ville le lendemain à l'aube. Mandatés par le général Dentz, le commandant Devouges et le lieutenant Hotlzer, en qualité d'interprète, quittent les Invalides à bord d'une voiture arborant un large fanion blanc. Ils traversent Paris désert et gagnent Sarcelles afin de négocier la réédition de la capitale. Les Français n'ont d'autres choix que d'accepter les exigences allemandes portant sur l'arrêt des combats sur le front Saint-Germain-Versailles-Meaux et sur le fonctionnement normal des services publics. À 7h30, Paris a capitulé.

Les Allemands n'attendent pas pour autant la signature de la capitulation pour entrer dans la capitale. Dès 3h40, un motocycliste solitaire traverse la place Voltaire. Puis, à partir de 5h20, tout s'accélère. De petits groupes de soldats se dirigent vers la gare du Nord et la gare de l'Est, se postent devant les casernes de Saint-Denis, s'infiltrent à Aubervilliers et à Bondy. À 7h50, les Allemands patrouillent sur le boulevard Saint-Michel, à 7h55 quelques officiers viennent prendre possession de l'hôtel Crillon, à 8h30 une vingtaine de motocyclistes remontent les Champs-Élysées.

Les Allemands prennent possession des bâtiments publics. Sur leur passage, ils font décrocher les drapeaux français flottant à l'entrée de quelques ministères et hissent le drapeau à croix gammée. Des officiers se présentent aux Invalides et à la Préfecture, où ils invitent le gouverneur Dentz et le préfet Roger Langeron à se tenir à la disposition des autorités d'occupation et à restituer les étendards que la France a pris au cours de la précédente guerre. Des voitures allemandes équipées de haut-parleurs diffusent en boucle des messages à l'attention de la population : « Parisiens ! Pendant quarante-huit heures les troupes allemandes vont défiler dans Paris. Que chacun s'approvisionne et reste chez soi. Aucune manifestation ne sera tolérée. L'ordre doit régner. La police et les services sont assurés. Déposez de suite vos armes. Tout attentat commis sur des soldats allemands sera puni de mort. »

À 10h, la prise de possession de la capitale est achevée. Quelques incidents se sont produits dans la proche banlieue, mais dans Paris même, aucun tir. Sur les Champs-Élysées, les Allemands défilent de plus en plus nombreux devant l'Arc de Triomphe dont ils se servent comme d'une prestigieuse toile de fond pour leur parade victorieuse. Ce jour-là sont prises des photos qui feront le tour du monde et bouleverseront les Français. Elles resteront à jamais gravées dans la mémoire collective comme le témoin d'une époque bercée par le désastre et l'humiliation.

1. En réalité, le général Weygand est hostile à ce projet. S'il prend des mesures nécessaires à son exécution, c'est uniquement par discipline.