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L'homme qui voulait manipuler Hitler

Franz von Papen

Franz Joseph Hermann Michael Maria von Papen zu Köningen est né le 29 octobre 1879 à Werl en Westphalie au sein d'une riche famille aristocratique catholique. Il est le second fils de Friedrich von Papen et d'Anna Laura von Steffens. Sa position de cadet lui interdisant la perspective d'hériter du patrimoine familial, il s'oriente vers une carrière militaire. Son statut social lui assure un poste d'officier dans l'armée de Prusse. Au terme d'un parcours sans faute, il entre en mars 1913 à l’état-major général de l'armée allemande. Entre-temps, il épouse Martha von Boch, dont la famille est propriétaire de la célèbre firme Villeroy et Boch. Cette union lui permet de pénétrer les milieux économiques influents et d'élargir son horizon.

En décembre 1913, Moltke, le chef de l'état-major général, le choisit pour le poste d'attaché militaire à Washington. Lorsque, quelques mois seulement après son arrivée aux États-Unis, l'Europe bascule dans la guerre, Papen est amené à superviser des activités d'espionnage et de sabotage en vue de contrecarrer les exportations américaines à destination de l'Angleterre. Découvert, il est déclaré persona non grata le 28 décembre 1915 et expulsé. De retour en Allemagne, il est envoyé sur le front occidental où il prend une part active au conflit mondial, obtenant des postes de commandement lors des batailles de la Somme et de Vimy. En juin 1917, il est affecté à l'état-major du général von Falkenhayn qui, dans le cadre de l'alliance avec l'Empire ottoman, vient d'être nommé à la tête d'un groupe d'armées au Proche-Orient. Il y noue des relations avec les chefs militaires turcs. Parallèlement à ses activités militaires, von Papen poursuit ses activités d’espionnage, organisant un réseau censé affaiblir la Grande-Bretagne qui administre alors la Palestine.

L'armistice signé, Papen quitte l'armée et s'engage dans la politique. Monarchiste de conviction, il refuse de servir la république qui a succédé au régime impérial. Il se rallie au parti catholique du centre (Zentrum) qui a fait le choix de la république et s'allie, aussi bien au niveau fédéral qu'en Prusse, au Parti social-démocrate (SPD). Attaché à un ordre social conservateur, hostile au communisme et proche des Hohenzollern, il défend alors les thèses de l'aile droite du parti qui prône une restauration impériale. En 1921, il est élu sous les couleurs du Zentrum dans la circonscription de Werl, à la diète de Prusse, où il siégera jusqu'en 1932. Papen peut espérer élargir son influence au sein du catholicisme politique allemand quand, devenu son principal actionnaire, il prend la direction du journal politique Germania. Très actif, conscient que sa notoriété dépend de membres influents de la société allemande, Papen participe aussi à la création de l'Herrenclub, où se réunissent aristocrates et capitaines d'industrie.

Papen considère la démocratie comme un régime inadapté à la réalité allemande et il émet de vives critiques sur la Constitution de Weimar. Il ne cesse d'en réclamer une profonde révision dans le sens d'un État autoritaire, mais non totalitaire. Cette position le met en désaccord avec le Zentrum. Contre le choix du parti de participer à des coalitions républicaines, il se prononce pour une alliance des droites. C'est ainsi qu'il soutient la candidature du maréchal Hindenburg à la présidence du pays en 1925 contre Julius Marx, le candidat du Zentrum, appuyé par les partis républicains, dont les sociaux-démocrates du SPD. Le parti national-socialiste n'est pas encore un facteur de premier plan avec ses 2,6 % des voix aux élections de 1928. La crise boursière de 1929 contribue à l'ascension du parti nazi. Ainsi, aux élections de septembre 1930, il remporte 18,3 % des suffrages et obtient 107 sièges. Le parti national-socialiste entre alors dans l'idée de coalition des droites, projet défendu par Papen.

Le 1er juin 1932, alors que l'Allemagne subit les ravages conjugués de la crise boursière de 1929 et de la montée du nazisme, Papen, quasiment inconnu du grand public, est appelé par Hindenburg à la Chancellerie pour succéder au catholique Heinrich Brüning. La nomination de Papen a l'effet d'une bombe. Personne, en dehors des proches de Hindenburg, ne s'attendait à un tel choix. Outre qu'il ne siège pas au Reichstag, il n'a encore jamais occupé de poste ministériel. Il a été nommé sur les conseils du général Kurt von Schleicher, chef de la Reichswehr et homme de confiance du chef de l’État. Schleicher a été séduit par l'appel de Papen à la formation d'un gouvernement de concentration nationale réunissant « les droites nationales et les nationaux-socialistes ». Bien que politiquement inconsistant, Papen inspire confiance aux industriels, seuls capables d'endiguer la crise économique. À défaut de prendre lui-même la tête du gouvernement, Schleicher pousse Papen, qu'il pense pouvoir facilement contrôler, en avant. De plus, les deux hommes sont unis par les liens de l'amitié. Ils ont servi ensemble dans le même régiment avant de se retrouver à l’état-major général. Hindenburg se prend de sympathie pour cet ancien officier qu'il se plaît rapidement à appeler par son diminutif de Fränzschen (« Petit François »). Dans ce nouveau gouvernement, Papen est promis à jouer un rôle de marionnette dont Schleicher tirera les fils. Ce dernier déclare à des propriétaires terriens inquiets de cette nomination : « Le Papen n'est pas une tête. Il n'a d'ailleurs par à l'être. En revanche il est un chapeau ». Dès le début, les choses sont claires. Papen n'a pas son mot à dire sur la composition du gouvernement.

Le nouveau chancelier d'Allemagne est contraint de rompre avec son parti qui n'accepte pas que l'un des siens succède à Brüning. Il espère compter sur le soutien du NSDAP. Schleicher a préalablement rencontré Hitler à deux reprises et s'est mis d'accord avec lui. Les nationaux-socialistes ne participeraient pas au prochain gouvernement, mais le soutiendraient en échange de la satisfaction des deux conditions qu'ils mettent à cet arrangement. Premièrement, le nouveau cabinet lèverait l'interdiction de la SA prononcée par Brüning. Deuxièmement, il déciderait la dissolution du Reichstag. Dès sa prise de fonctions, Papen honore ces engagements. Il va même plus loin en mettant fin, le 20 juillet, à l'autonomie de la Prusse, qui a à sa tête une coalition dominée par des « rouges », en l’occurrence des sociaux-démocrates. Elle sera désormais administrée directement par le chancelier, investi pour l'occasion du titre de Reichskommisar (« commissaire du Reich »).

De son côté, Hitler se dérobe à tout engagement. Il souhaite apparemment attendre le résultat des prochaines élections générales dont il espère sortir grand vainqueur. Une telle victoire lui donnerait l'autorité politique pour prétendre au poste de chancelier. Le 31 juillet, le parti national-socialiste remporte 37,3 % des voix. Leur score a plus que doublé par rapport aux élections de 1930. Ce succès dérange Papen et Schleicher. S'ils étaient désireux de faire entrer les nationaux-socialistes au gouvernement, c'était à la condition de pouvoir les contrôler, ce qui supposait que leur popularité ne dépasse pas un certain niveau. Fort de ce succès, Hitler entend revendiquer le pouvoir.

Le 13 août, accompagné de Papen, Hitler est reçu par Hindenburg. Préparé à l'entretien par Papen et Schleicher, Hindenburg lui oppose sèchement une fin de non-recevoir. Le vieux maréchal ne peut concevoir de confier les rênes du pouvoir à ce « caporal bohémien ». Les nazis mèneront dès lors une opposition totale contre le gouvernement. En conséquence, les députés nationaux-socialistes lui refusent la confiance. Ainsi, Papen n'obtient de la nouvelle assemblée que 42 voix contre 512. Seul le soutien la droite nationale, dont le nombre de représentants s'est réduit considérablement depuis les dernières élections. Après cette douche froide, il décide de dissoudre le Reichstag à peine élu, espérant ainsi faire reculer les nationaux-socialistes. Les électeurs pourraient s'en éloigner en réaction au climat de violence qui s'est répandu à travers l'Allemagne depuis la levée de l'interdiction de la SA. Mais le NSDAP n'enregistre qu’un faible repli, passant de 37,3 % à 33,2 % des suffrages.

Las des dissolutions à répétition, Hindenburg demande à Papen d'ouvrir des négociations avec les partis en vue de la formation d'un cabinet de coalition. En dehors de ses anciens soutiens, soit à peine 13 % de la représentation parlementaire, il n'essuie que des refus. Il peut toutefois compter sur le soutien de plus de 300 personnalités – parmi les plus éminentes – du monde de la grande industrie et de la finance qui font savoir à Hindenburg qu'elles souhaitent le maintien de Papen à la Chancellerie. Mais ce soutien ne suffit pas à former un gouvernement. Parallèlement, Hitler ne réussit qu'à réunir péniblement une vingtaine de signatures. Prenant acte de cet échec, Papen remet sa démission à Hindenburg le 17 novembre. Incapable de trouver une solution parlementaire, le président n'aura d'autre choix que de le rappeler.

Lorsque Hindenburg lui demande de reprendre le poste de chancelier, Papen accepte à la condition de disposer cette fois des pleins pouvoirs. Il soumet au vieux maréchal un programme visant à établir une dictature qui passerait par la proclamation de l'état d'urgence, la mise entre parenthèses du Reichstag, la dissolution des partis politiques et la promulgation d'une nouvelle Constitution. Ce « nouvel État » écraserait par la force les nazis. Confrontée à un risque sérieux de débordements et même de guerre civile, la Reichswehr, par la voix de Schleicher, fait connaître, le 1er décembre, son opposition à ce projet. Hindenburg rejette finalement la proposition de Papen : « Vous allez me prendre, cher Papen, pour un gredin, si je change d'avis, déclare-t-il. Mais je suis devenu trop vieux pour accepter le risque d'une guerre civile. Aussi devons-nous, au nom de Dieu, laisser M. von Schleicher tenter sa chance. » L'opposition de la Reichswehr consomme la rupture du couple Papen-Schleicher. Pour Papen, Schleicher est devenu « un homme dénué de principes ». Dès lors, il ne va plus avoir qu'un seul objectif : se venger de son successeur. Pour cela, il ne va pas hésiter à s'allier avec le diable.

Sitôt nommé chancelier, Schleicher forme un nouveau gouvernement. Comme son prédécesseur, il est à la recherche d'une majorité. Il est conscient des difficultés auxquelles est confronté le parti national-socialiste après le recul enregistré aux élections de novembre, un repli qui s'amplifie davantage lors d'élections régionales et municipales dans les semaines suivantes. Le NSDAP est soumis à des difficultés financières considérables. Schleicher espère en profiter pour détacher 80 à 100 députés nationaux-socialistes et les convaincre d'entrer dans une alliance qui irait jusqu'aux sociaux-démocrates. Il propose le poste de vice-chancelier dans un gouvernement de coalition nationale au numéro 2 du NSDAP, Gregor Strasser, qui s'est démarqué d'Hitler en critiquant la stratégie maximaliste adoptée après les élections de juillet. Strasser tergiverse. Il choisit de régler l'affaire en interne et, finalement, il se démet de ses charges à l'intérieur du parti. Il perd là une occasion unique. L'acceptation du poste de vice-chancelier par Strasser aurait pu déstabiliser Hitler. Mais ce dernier tient encore les leviers du NSDAP. Il lui est alors facile d'en appeler à l'unité du parti et de dénoncer l'attitude de ce « traitre ».

Pendant ce temps, Papen se rapproche d'Hitler. Malgré leur mépris mutuel, les deux hommes partagent la même hostilité pour Schleicher. Le 4 janvier 1933, les deux hommes se rencontrent à Cologne, dans l'appartement du banquier Kurt von Schröder. Cette rencontre est la première d'une série d'entretiens au terme desquels un pacte est scellé. Hitler et l'ancien chancelier conviennent d'enterrer leurs griefs et s'entendent pour dresser les grandes lignes d'un nouveau ministère. Hitler prendra le poste de chancelier tandis que Papen sera nommé vice-chancelier. Une large place au sein du cabinet sera réservée aux nationaux-conservateurs du DNVP, leur chef, Alfred Hugenberg, devant notamment y entrer à la tête d'un grand ministère. Papen espère ainsi écarter Schleicher tout en contrôlant Hitler, avant de l'évincer et de prendre sa place. Il a l'intention de ligoter Hitler dans un gouvernement conservateur tout en récupérant la force mobilisatrice de son parti. Hitler n'est pas dupe. Il se doute bien que Papen entend exercer la réalité du pouvoir. Mais l'important pour lui est que le verrou de l'opposition à son accession à la Chancellerie soit enfin levé. Il pourra ensuite compter sur la force des masses dont il bénéficie pour écraser Papen.

Après la rencontre de Cologne, le parti nazi a de nouveau le vent en poupe. Les réticences de la grande industrie pour Hitler se sont apaisées et les caisses du parti se sont remplies. Ces dons ont notamment permis de financer une campagne massive pour l'élection de Lippe, un petit Land d'à peine 100 000 électeurs. Le parti nazi remporte l'élection face aux sociaux-démocrates jusqu’alors solidement implantés dans ce Land. Cette victoire permet de montrer que l’élection de novembre n'a été qu'un « accident » et contribue à renforcer le pacte Papen-Hitler.

Le 28 janvier, Papen rencontre Hindenburg et lui présente un projet respectueux de la Constitution. De son côté, Schleicher, confronté à l'échec de sa politique, propose le recours à des mesures d'exception, celles-là même que le vieux maréchal a refusé deux mois plus tôt. Devant ces deux options opposées, Hindenburg répète son choix de novembre. Il tranche en faveur de Papen. Hindenburg n'a pas l'intention de laisser Hitler gouverner. Il veillera personnellement à empêcher tout dérapage tandis que, au sein du gouvernement, l'autorité réelle sera entre les mains du vice-chancelier qui pourra s'appuyer sur la majorité des ministres choisis dans les rangs des nationaux-conservateurs. Dès lors, les dés sont jetés. Schleicher démissionne. Deux jours plus tard, le nouveau cabinet prête serment devant Hindenburg.

Avec l'accès au pouvoir d'Hitler, Papen pense à tort servir sa propre ambition politique. Il estime avoir muselé Hitler en réduisant sa marge de manœuvre. De plus, il dispose du soutien de Hindenburg, lequel a la haute main sur la Reichswehr. Les ministères sont détenus, à deux exceptions près, par des nationaux-conservateurs. Göring entre au gouvernement comme ministre de l'Intérieur sans portefeuille, ce qui ne devrait pas en faire un danger. Son autorité est limitée, puisqu'elle s'arrête aux frontières de la Prusse où Papen agira en maître en qualité de Reichskommissar.

Mais Papen sous-estime dangereusement Hitler. Ce dernier possède l'atout majeur de pouvoir s'appuyer sur un soutien populaire et il compte en user. Dès le soir du 30 janvier, il en donne la démonstration par l'organisation d'un vaste défilé aux flambeaux sous les fenêtres du palais présidentiel. Le même jour, Goebbels écrit : « La Révolution allemande commence ». Papen ne va pas tarder à se faire déborder par les nazis.

À peine trois mois après la nomination d'Hitler à la Chancellerie, le plan de Papen vole en éclats. Hitler se révèle être un redoutable démagogue. Il sait s'adresser aux foules et son discours au palais des Sports en est la démonstration. C'est là un atout essentiel pour la campagne électorale qui s'annonce. Le cabinet Hitler-Papen devient bientôt le cabinet Hitler. Hugenberg s'inquiète des possibilités qu'un triomphe du NSDAP ouvrirait à Hitler. Papen semble ne pas se rendre compte du danger. Il en donne bientôt une preuve aggravante en nommant Göring à la tête du commissariat pour l'Intérieur. Disposant désormais de la pleine autorité sur la police, Göring met en avant un prétendu complot communiste et décide, peu après sa prise de fonctions, d'assister la police de quelque 50 000 SA et SS, ainsi intégrés par ce biais à l’État.

L'incendie du Reichstag, le 28 février, donne l'occasion à Hitler de dénoncer un complot communiste. Il profite de cet incident pour adopter une ordonnance « pour la protection de l’État et du peuple » qui suspend les libertés fondamentales, collectives et individuelles. Quelque 40 000 personnes, principalement des communistes, sont arrêtées. Les journaux sociaux-démocrates sont également interdits de parution. Les nazis augmentent ainsi leurs chances de remporter les élections générales du 5 mars. Ce jour-là, le NSDAP remporte 43,9 % des voix, soit dix points de plus par rapport aux élections de novembre 1932. Les nazis creusent l'écart avec les nationaux-conservateurs du DNVP qui stagnent à 8 %.

Le 23 mars, le Reichstag accorde à Hitler les pleins pouvoirs pour quatre ans à une écrasante majorité. Seuls les députés sociaux-démocrates, derniers défenseurs de la démocratie agonisante, s'y sont opposés. Papen reste muet. Aveuglé par sa haine de la démocratie et du socialisme, il montre une étrange apathie. Quand Hitler entreprend de liquider les partis politiques, il ne fait rien pour sauver le DNVP qui, bien qu'allié des nazis, est aussi menacé. Parallèlement, Hitler a chargé Papen de superviser les négociations avec l’Église catholique en vue de la signature d'un concordat. Fervent catholique, Papen met toute son énergie pour accomplir cette mission. Il ne se doute pas qu'il s'agit là d'une manipulation d'Hitler. En effet, ce dernier a l'intention d'obtenir de la hiérarchie catholique qu'elle cautionne la liquidation du Zentrum. À cette fin, il est prêt à toutes les concessions qu'il s'empressera d'oublier dès que le concordat aura été signé. Attiré par les promesses d'Hitler, le Saint-Siège lâche le Zentrum qui est alors contraint de se dissoudre. Papen n'exprime aucun regret. Il espère que le concordat du 20 juillet 1933 va marquer « le début d'une nouvelle ère ». L’Église vient en réalité de passer un marché de dupes. Les uns après les autres, les engagements souscrits par le Reich passeront à la trappe et il ne restera bientôt plus rien des accords conclus.

Papen n’émet aucune protestation quand s'ouvre, en mars 1933, le premier camp de concentration de Dachau. Il ne montre pas plus d'opposition lorsque le boycott des magasins juifs est décrété dans toute l'Allemagne, le 1er avril de la même année. Papen, comme d'autres ministres, est progressivement défait de ses responsabilités. Au printemps 1934, après avoir éradiqué l’opposition politique, lancé les actions antisémites les plus violentes et ligoté les institutions, Hitler devient le chef incontesté de l'Allemagne. Lorsque Papen réalise qu'il a perdu le contrôle, il est trop tard. Hitler a solidement ancré son pouvoir. Papen tente de réagir en faisant appel à Hindenburg pour se dresser contre Hitler, chasser les nazis du pouvoir et installer à leur place une dictature militaire. Si ce plan était envisageable en novembre 1932, il ne l'est plus en juin 1934. Hindenburg est trop fatigué pour se lancer dans une telle aventure et les nazis détiennent maintenant tous les centres du pouvoir. Quant à la Reichswehr, elle soutient Hitler par la voix de Blomberg.

Papen tente de reprendre l'ascendant en faisant valoir auprès d'Hitler la lettre pastorale publiée le 7 juin par l’Église catholique allemande, qui se dresse contre les projets nazis. Le 14 juin, dans un discours tenu devant les étudiants de l'université de Marburg, il dénonce les exactions perpétrées par le régime depuis janvier 1933. Longuement préparée avec ses deux plus proches collaborateurs, Herbert von Bose et Edgar Julius Jung, son intervention révèle la violence et l'arbitraire du régime, le risque d'une seconde vague révolutionnaire, la mise en place d'une économie socialisée et planifiée, ainsi que la politique antireligieuse menée par les nazis à l'encontre des juifs et des catholiques : « Il faut une fois pour toutes arrêter le mouvement, imposer une fois pour toutes une solide fondation sociale, tenue ensemble par un respect du droit fermé à toute pression et une autorité incontestée de l’État. Rien ne peut se construire dans une dynamique perpétuelle. L'Allemagne ne doit pas devenir un train fou. Le gouvernement sait fort bien que, sous couvert de la révolution nationale, risquent de se répandre la défense d'intérêts particuliers, l’absence de caractère, le mensonge, la bassesse et l'arrogance. Il n'ignore pas qu'est menacé le riche capital de confiance que le peuple allemand lui a accordé. » Papen espère ainsi faire réagir l'opinion publique et limiter l'aura du parti nazi. Il cherche aussi à profiter des dissensions entre l'aile droite du parti nazi, incarnée par Hitler et Göring, et l'aile gauche de Strasser. Ce dernier insiste pour que soit amorcé le virage social que le national-socialisme porte en son nom, créant ainsi une certaine agitation. Papen en profite pour plaider en faveur de l'établissement d'un ordre social solide, craignant une révolution. Le parti nazi, qui a détourné du parti communiste nombre d'électeurs, ne parvient plus sous l'impulsion de Strasser à contenir les aspirations de ses sympathisants. Convaincu d'être porté par un puissant courant d'opposition dans lequel les sections d'assaut (SA), en concurrence avec les SS, occupent une place prépondérante, Papen jette le trouble en se posant comme une alternative crédible en cas de défection de Hitler. Face à ces critiques, la riposte du pouvoir est immédiate. Goebbels interdit aussitôt la diffusion du discours, aussi bien à la radio que dans la presse. Le 21 juin 1934, le chef d'état-major suprême, von Blomberg, informe Hitler qu'Hindenburg partage les vues de Papen. Le 24 juin, l’Église catholique organise à Berlin, sous l'égide du docteur Klausener, un rassemblement fort de 60 000 personnes contre le programme racial du régime.

Cette crise conduit à la « Nuit des longs couteaux ». En mettant en scène la menace imaginaire d'un putsch des SA, Hitler entend apparaître comme le défenseur de l'ordre et ainsi achever de s'assurer du soutien de la Reichswehr qui voit une réelle menace dans la SA. Les plaintes sont de plus en plus nombreuses concernant « l'arrogance brutale et les violences perturbatrices des SA ivres de pouvoir ». L'arrogance de son chef et son trop grand pouvoir au sein de l’organisation dérange Hitler. Ce dernier souhaite également neutraliser les milieux nationaux-conservateurs tentés d'exploiter la crise pour remettre en cause le pouvoir. Le 30 juin 1934, vers six heures du matin, Hitler, revolver au poing, cerne avec un groupe de SS la pension Hanselbauer à Bad Wiessee où dorment encore les chefs des SA, ses camarades des premiers jours du nazisme. Quelques minutes plus tard, les SA ne sont plus que des traîtres, poussés au milieu des cris et des insultes vers les pelotons d'exécution. Ernst Röhm et de nombreux responsables de la SA sont ainsi arrêtés et liquidés. Les exécutions et les assassinats se multiplient dans toute l'Allemagne. Parmi les victimes figurent Gregor Strasser ainsi que des proches collaborateurs de Papen. Edgar Jung et Herbert von Bose sont abattus. Papen échappe aux massacres. Hitler n'a probablement pas souhaité sa mort. Ses talents de négociateur et son habileté à organiser des réseaux de renseignement peuvent s'avérer utiles.

Craignant d'être à son tour éliminé, Papen adresse une lettre à Hitler dans laquelle il le félicite d'avoir écrasé la seconde révolution qui menaçait l'Allemagne. Isolé après qu'Hindenburg ait félicité le chancelier d'avoir éliminé les SA, Papen réalise qu'il a perdu toute chance d'écarter Hitler.

Le 25 juillet 1934, le chancelier Engelbert Dollfuss est assassiné par des nazis autrichiens. Hitler espère qu'un coup d’État portera à la tête de l'Autriche un nazi qui appuiera l'annexion du pays. L'échec de cette tentative de putsch met Hitler dans une position délicate face au front des puissances favorables à l'indépendance autrichienne. Soucieux de conserver l'Autriche dans la sphère d'influence italienne, Mussolini a aussitôt fait masser deux divisions italiennes sur le Brenner prêtes à intervenir en cas d'action militaire allemande. Devant ce fiasco, Hitler n'a d'autre choix que de renoncer provisoirement à annexer l'Autriche au Reich.

La mort d'Hindenburg, le 2 août 1934, écarte définitivement Papen de la Chancellerie. Hitler cumule maintenant les fonctions de chef d’État et de chancelier du Reich dont la reconstruction a débuté. Les chemins de Papen et d'Hitler se rejoignent lorsque ce dernier propose à Papen de représenter le Reich à Vienne. Il possède toutes les qualités requises pour cette mission qui s'annonce difficile. Il a l'avantage d'être catholique, atout non négligeable en Autriche, et de ne pas être associé au mouvement nazi. Cette nomination à un rang inférieur à celui qu'il occupait précédemment constitue une humiliation. Ne supportant pas de quitter la scène, Papen accepte.

Nommé ambassadeur d'Allemagne en Autriche, Papen ne peut désormais plus compter sur le soutien des milieux d'affaires. Bon nombre de conservateurs et industriels préfèrent se rallier à l'idée de grande Allemagne qu'Hitler défend. Pour autant, Papen n'épouse pas l'idée d'un Anschluss. Il admet l'existence d'un État autrichien, mais étroitement soudé à l'Allemagne, sur le modèle de la Bavière. Il cherche à amadouer les dirigeants autrichiens en leur faisant croire qu'Hitler aurait réellement penché vers la conciliation, mais que les extrémistes du régime l'auraient entraîné vers une solution radicale. En juillet 1936, l'Allemagne et l'Autriche signent un accord dont Papen est l'un des principaux instigateurs. Par ce texte, l'Allemagne reconnaît solennellement l'indépendance de l'Autriche. En contrepartie, celle-ci s'engage à mener une politique extérieure en accord avec les intérêts du Reich et à réintroduire dans le jeu politique l'« opposition nationale » dont les nazis sont le fer de lance. Cet accord n'est rien d'autre qu'un cheval de Troie qu'Hitler entend utiliser pour arriver à ses fins. Ainsi, assuré de l'indépendance de l'Autriche et manipulé par Papen, le chancelier Kurt von Schuschnigg laisse s'installer des groupuscules nazis dans le pays.

Le 5 novembre 1937, au cours d'une conférence, Hitler détaille son programme de conquêtes territoriales devant un cercle étroit composé du ministre des Affaires étrangères et des principaux chefs militaires. Oubliant toutes les promesses qui ont été faites, il renouvèle son désir d'annexer l'Autriche. Il ne manque pas de souligner que Schuschnigg n'est pas allé aussi loin que souhaité dans l'alignement de la politique extérieure de Vienne et que l'Autriche n'a pas ouvert son gouvernement autant que Berlin le voulait. Du côté des puissances occidentales, la situation a considérablement évolué. L’Italie a renoncé à se poser en protecteur de l'indépendance autrichienne et s'est rapprochée de l'Allemagne. La Grande-Bretagne ne montre plus la même ardeur à défendre l'indépendance de l'Autriche. Quant à la France, il est peu probable qu'elle intervienne sans le soutien des Anglais.

Au début de 1938, le plan de rattachement de l'Autriche au Reich étant sur le point d'entrer dans sa phase finale, Hitler relève Papen de ses fonctions. Il lui demande cependant de rester à Vienne pour préparer sa prochaine rencontre avec Schuschnigg. Pendant ce temps, une grande purge frappe les milieux conservateurs, aussi bien dans la diplomatie que dans l'armée, après l'opposition de plusieurs chefs militaires aux projets annoncés le 5 novembre. Le chancelier autrichien est convoqué par Hitler à Berchtesgaden le 12 février 1938. Le Führer lui dicte sa volonté de voir des ministres nationaux-socialistes dans son gouvernement. Il menace Schuschnigg d'une invasion en cas de refus. Papen conseille au chancelier de céder. Déstabilisé, celui-ci finit par se soumettre aux requêtes d'Hitler. Il accepte de prendre Arthur Seyss-Inquart comme ministre de l'Intérieur et Edmund Glaise-Horstenau comme ministre de la Guerre, deux nazis notoires. Disposant des pouvoirs de sécurité et de police, les deux hommes vont permettre de réaliser l'Anschluss de l'intérieur. L'accord comprend également l'alignement des politiques extérieure et économique sur le Reich ainsi que des rencontres régulières entre les états-majors des deux pays.

Piégé, Schuschnigg tente un tour de force. Le 9 mars, il annonce la tenue, quatre jours plus tard, d'un référendum par lequel les Autrichiens seront invités à se prononcer pour leur indépendance. Papen s'oppose à cette initiative qui pourrait faire apparaître qu'une majorité d'Autrichiens est hostile à l'Anschluss. La réponse d'Hitler à ce projet de référendum est immédiate. Le 12 mars 1938, l'armée allemande franchit la frontière autrichienne afin de réaliser l'annexion du territoire autrichien au sein du Reich.

Au printemps 1939, Papen est envoyé à Ankara en qualité d'ambassadeur, avec mission de rallier la Turquie à l'Allemagne. Il ne joue plus qu'un rôle minime, même si sa mission revêt un intérêt stratégique certain pour Hitler. Le diplomate exerce une grande influence sur les autorités d'Ankara, car il a combattu avec distinction aux côtés des Turcs durant la Grande Guerre. Le 18 juin 1941, le IIIe Reich et la Turquie signent un pacte de neutralité de dix ans. Papen pousse sans succès la Turquie à déclarer la guerre aux Alliés. Parallèlement, la Turquie recèle des gisements de chrome convoités par les belligérants pour la fabrication d'armements. Papen signale à Berlin que le contrat entérinant la fourniture de chrome turc à la Grande-Bretagne expire en 1943. Aussi, le 9 octobre 1941, un accord est signé avec l’Allemagne, portant sur la livraison de chrome en 1943 et 1944, en échange d'acier et de matériel de guerre. Mais Papen ne parvient toujours pas à regagner la confiance d'Hitler qui le maintien loin des affaires de l’État.

Papen joue un rôle de premier plan dans l'affaire Cicéron entre 1943 et 1944. À l'occasion de séjours en Allemagne, il entre en contact avec les membres de la conjuration allemande contre Hitler. Il refuse toutefois de s'engager plus en avant. Il reste extérieur à la conjuration du 20 juillet 1944. Il a plusieurs entretiens secrets avec des émissaires de Roosevelt et de Churchill. Papen demeure à son poste jusqu'à la décision prise par Ankara, le 2 août suivant, sous la pression des Alliés, de rompre ses relations diplomatiques avec Berlin. Rentré en Allemagne, il n'est pas inquiété, contrairement à nombre de ses anciens amis, torturés et exécutés.

Arrêté par les Américains, il comparaît sur le banc des accusés à Nuremberg. Lorsqu'il est interrogé sur les raisons de la barbarie nazie, il se déclare attaché à des principes, mais explique qu'il fallait remédier à l'afflux des juifs de l'Est. Ses convictions religieuses l'ont poussé à dénoncer les excès du régime en 1934, mais il ne s'est jamais réellement opposé à Hitler, que ce soit par tactique politique ou en raison d'un antisémitisme latent caractéristique des milieux catholiques d'alors. Même si le Tribunal indique n'avoir aucun doute quant à la participation de Papen au renforcement du parti nazi en Autriche, ces actes ne relèvent pas de la Charte du Tribunal, sauf à démontrer que l'accusé a participé à un plan visant au déclenchement d'une guerre d'agression. Papen est finalement acquitté et remis en liberté, le 1er octobre 1946. Cependant, quelques mois plus tard, il est condamné à huit ans de prison dans le cadre d'une procédure de dénazification, et libéré de manière anticipée en 1949.

Papen s'éteint vingt ans plus tard, le 2 mai 1969, après avoir publié ses Mémoires dans lesquelles il tente de se disculper et récuse catégoriquement toute idée d'avoir été un séide d'Hitler. Il entend se laver de l'accusation d'avoir été le marchepied dont le chef du parti nazi s'est servi pour accéder au pouvoir. Il a pourtant joué un rôle de premier plan dans l'accès au pouvoir d'Hitler. Convaincu de pouvoir tirer les ficelles, il s'est vite retrouvé dans le rôle du manipulateur manipulé. Par la suite, il s'est laissé manœuvrer comme un simple instrument avant de devenir un pion au service du régime qu'il prétend haïr.