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Le projet Habbakuk

Au cours du conflit, les Britanniques ont créé divers bureaux de Recherche & Développement afin de proposer des solutions innovantes aux problèmes techniques, tactiques ou stratégiques rencontrés. Les Combined Operations, dirigé par Lord Louis Mountbatten, ressentent de plus en plus la nécessité de disposer de bases aéronavales mobiles. Ces navires seraient très utiles pour combler l'« Air Gap », une zone géographiquement située au cœur de l'Atlantique Nord et hors de portée de l'aviation alliée, où les U-Boot font régner la terreur. Du simple porte-avions, le concept dévie vers celui d'îlot flottant artificiel, d'une surface et d'une autonomie plus importantes. Cet îlot ne serait pas construit en acier mais en glace. Il s'agirait d'un gigantesque iceberg artificiel sur lequel on installerait un véritable aérodrome et qui intégrerait tous les compartiments disponibles sur un porte-avions classique (salle des machines, locaux de vies, soutes, magasins, ...) .

L'utilisation de glace permettrait de réduire les couts de construction car il s'agit d'une matière abondante, simple à trouver et à façonner, qui flotte naturellement et qui peut avoir une grande solidité. Les dégâts occasionnés par des bombes ou des torpilles pourraient être rapidement réparés. Il suffirait de verser de l'eau sur les brèches et de faire en sorte qu'elle se solidifie. Churchill est emballé par le projet : « Les avantages d'une ou plusieurs îles flottantes utilisées uniquement comme dépôts de ravitaillement en carburant pour l'aviation sont si évidents qu'ils n'ont pas besoin pour l'instant d'être discutés. Il n'y aurait aucune difficulté à trouver où employer un tel tremplin dans n'importe lequel des plans de guerre actuellement à l'étude. »

Le projet est mis à l'étude sous le nom de code « Habbakuk », en référence au prophète Habacuc par qui Dieu annonçait la réalisation d'une œuvre inimaginable : "Jetez les yeux sur les nations et regardez, soyez étonnés, stupéfaits, car je vais faire en vos jours une œuvre que vous ne croiriez pas si on vous la racontait". En septembre 1942, un comité est mis sur pied pour étudier la faisabilité d'un tel projet. Il est d'abord envisagé de découper d'énormes morceaux de glace dans la banquise. On propose ensuite de construire un gigantesque moule en bois qu'il faudrait remplir d'eau qui, grâce à des températures extrêmes, passerait à l'état solide. Mais les experts estiment que la glace ne serait pas suffisamment résistante pour constituer elle seule la coque d'un tel navire.

Des scientifiques proposent alors de mélanger à l'eau de la pulpe ou de la sciure de bois avant de la transformer en glace, ce qui devrait donner à cette substance, appelée Pykrete – contraction de Pyke, en l'honneur de Geoffrey Pyke, directeur des programmes à l'état-major des Combined Operations, et concrete (béton en anglais) –, une résistance équivalente à celle du béton. Des tests en laboratoire montrent qu'un mélange de 86 % d'eau et de 14 % de bois donne d'excellents résultats et possède une faible conductivité thermique. Cette dernière propriété est indispensable pour maintenir l'intégrité d'un bloc de glace destiné à naviguer dans les eaux de l'océan Atlantique.

Les dimensions de ce porte-avions géant sont fixées à 600 m de long sur 100 m de large. Pour déplacer une masse estimée à plus de 2 millions de tonnes de glace, les ingénieurs prévoient 26 hélices réparties de part et d'autre de la coque dans des nacelles turbo-électriques produisant 33 000 cv et conférant à l’îlot une vitesse de 6 nœuds seulement. Il faut également prévoir une installation frigorifique embarquée pour maintenir la structure à la température idéale, tandis que les quartiers de vie, les machines et les hangars nécessitent une isolation spécifique.

Afin de mener à bien ces idées, les Britanniques font appel au Canada, seul pays allié possédant à la fois les conditions climatiques idéales (dans les régions arctiques) et les importantes quantités d'eau douce (par ses nombreux lacs) qu'exigent « Habbakuk ». Début 1943, une délégation anglaise gagne Ottawa, où elle se met au travail en collaboration avec le Canadian National Research Council et la Montreal Engineering Company. Les scientifiques estiment rapidement que la fabrication d'une telle masse de Pykrete demanderait au moins sept années de travail. Les études s'orientent alors vers la fabrication d'un système frigorifique capable de fournir la quantité et l'épaisseur de glace souhaitées.

Les experts évaluent à 3 millions de m3 la quantité de Pykrete nécessaire, soit une dépense de 23 millions de livres, hors équipement, machinerie et isolation. La construction de la coque pose des difficultés techniques considérables. Plusieurs propositions sont avancées :
- accumuler et superposer plusieurs couches de Pykrete dans un grand moule de bois ;
- pomper le mélange eau/sciure dans le moule avant de le geler ;
- assembler des blocs de Pykrete.
Les deux premières solutions exigent d'investir dans des installations qui restent à concevoir. La dernière proposition est jugée difficilement réalisable en raison d'un manque probable de résistance. Les moyens exigés sont colossaux : 300 000 t de sciure de bois, 25 000 t de plaques de liège pour l'isolation, 35 000 t de madriers et de planches et 10 000 t d'acier pour une seule unité. Un tel chantier nécessite plusieurs dizaines de millions de dollars et demande le concours de près de 8000 ouvriers.

Un premier modèle réduit est testé en Grande-Bretagne. Malgré des résultats décevants, il est décidé d'élaborer un prototype de plus grande taille au parc national canadien de Jasper, qui abrite d'importants glaciers et plusieurs lacs. Des blocs de glace géants sont ainsi fabriqués et assemblés pour donner une coque de 18 m de long, 9 m de large et un déplacement de 1000 t. La construction du prototype s'avère laborieuse et le résultat décevant : l'eau s'infiltre dans les canalisations frigorifiques, dont la complexité rend le tout relativement fragile. Pendant ce temps, le Canadian National Research Council recherche des sites pouvant accueillir la construction d'un iceberg porte-avions grandeur nature. Après de longues recherches, un seul port retient l'attention des experts, mais il est bloqué par les glaces cinq mois par an. Face à autant de difficultés, le comité conseille l'abandon du projet, en décembre 1943.


Source : Habbakuk, le porte-avions « on the rock », paru dans le magazine Los! n°25 (mars-avril 2016).