Vous êtes ici : Dossiers > Le saviez-vous ? > La guerre des sosies

La guerre des sosies

En décembre 1944, dans les Ardennes, quelque part à l'arrière du front, des soldats américains chantent autour d'un brasero. Soudain, un sous-officier surgit hors d'haleine en criant: « Ike arrive »... Sur la route, entre deux murs de neige, apparaît un cortège de voitures. Quelques ordres brefs. En un instant la compagnie est debout, au garde-à-vous. Le général Eisenhower, généralissime des armées alliées en Europe, descend de la voiture. Les hommes, de jeunes soldats d'un régiment fraîchement débarqué des États-Unis, n'ont jamais vu le « patron ». La plupart d'entre eux constituent le premier contingent d'appelés de 18 ans que l'Amérique a dû mobiliser pour accroître encore le nombre de ses divisions. Le général s'entretient quelques instants avec le commandant de la compagnie, laisse courir sa main sur une carte, attarde son regard aigu sur le matériel et déjà s'éloigne à grands pas vers le village, suivi de son petit état-major.

Aucun des soldats présents ne saura jamais que ce jour-là, ils ne voyaient pas Eisenhower mais son sosie parfait, un lieutenant-colonel de Chicago, appelé Baldwin B. Smith, que les services secrets américains envoyaient « en tournée » sur le front, à la place du généralissime. Pourquoi ce sosie ? Pourquoi cette comédie jouée à des combattants américains ? Parce qu'en ce mois de décembre 1944, les services de renseignements alliés ont acquis la certitude que la vie d'Eisenhower est en danger. En effet, un commando allemand aurait reçu la mission d'abattre le général et d'autres chefs alliés.

Au cours du conflit, de nombreuses personnalités emblématiques ont été doublées dans le but de tromper l'adversaire sur leurs déplacements et de prévenir tout risque d'attentat. L'étendue réelle du phénomène reste inconnue. Néanmoins, nous savons avec certitude que certaines personnalités ont eu des doublures.

Le double le plus célèbre est l'acteur australien Meyrick Edward Clifton James. Ce dernier s'est souvent fait remarquer pour sa ressemblance avec le général Montgomery. Le MI5 décide alors de l'utiliser comme doublure pour tromper l'ennemi. Le lieutenant Clifton James est convoqué à Londres par le colonel David Niven du Service cinématographique de l'armée afin de jouer dans des productions destinées à soutenir l'effort de guerre. Une fois à Londres, il est salué par Niven qui le laisse en compagnie d'un homme en civil qui se présente comme étant le colonel Lester. Ce dernier l'informe que ce n'est pas pour tourner des films qu'il a été convoqué, mais pour devenir la doublure du général Montgomery.

Le colonel Lester explique à Clifton James qu'une énorme armée d'invasion s'apprête à débarquer en France. Les Alliés ne peuvent cacher un tel rassemblement de troupes et de matériel aux Allemands qui devinent sans trop de peine à quel endroit ils vont débarquer. Mais l'ennemi ne connaît pas la date exacte de l'attaque. En outre, ils ne peuvent pas exclure l'éventualité d'une offensive surprise dans un autre secteur. C'est ainsi que les services secrets britanniques ont conçu une manœuvre destinée à brouiller les cartes, baptisée Copperhead. Elle a reçu l'approbation du général Eisenhower. Il s'agit de laisser croire que Montgomery, qui, selon toutes probabilités, commanderait le corps expéditionnaire britannique, a quitté l'Angleterre et se rend dans une autre région du monde. Dans ce but, il faut qu'en quelques jours, Clifton James devienne le général Montgomery.

Clifton James reçoit un entraînement intensif afin de s'imprégner de son rôle. Pour finaliser sa formation, il passe plusieurs jours dans l'état-major personnel de Montgomery, où il est en mesure de l'observer de près. Afin d'éviter tout soupçon, Clifton James est présenté comme sous-officier du contre-espionnage. Seulement deux membres de l'état-major sont au courant de l'opération. Clifton James apprend le discours et étudie la gestuelle du général.

Une fois sa formation terminée, Clifton James s'envole à bord de l'avion privé de Churchill pour Gibraltar, fin mai 1944. Des rumeurs circulent en Afrique du Nord d'après lesquelles Montgomery doit former une armée anglo-américaine et débarquer en Provence. C'est pour justifier ces bruits que Clifton James reçoit la mission de parcourir les régions méditerranéennes dans la peau du général. Le faux Montgomery est reçu de manière officielle par le gouverneur, un vieil ami de Montgomery, au courant de l'opération. Durant son séjour, il fait allusion au plan 303, plan fictif destiné à envahir le sud de la France. Des agents ennemis captent l'information. Bientôt, Berlin reçoit une dépêche affolée : « Découvrir à tout prix nature plan 303. Avez-vous des renseignements ? Très urgent. ». Sans perdre de temps, les services de renseignements nazis ordonnent une enquête approfondie sur ce problème.

Après Gibraltar, Clifton James gagne Alger par avion, où, accompagné du général Wilson, commandant en chef des forces alliées en Méditerranée, il effectue une tournée plusieurs jours durant, sans relâche, allant d'une réunion à l'autre. Les services secrets anglais prennent soin de montrer le sosie de Montgomery au plus grand nombre de personnes possible, susceptibles d'être des espions ennemis. Une fois sa mission terminée, le faux Montgomery revête son uniforme de lieutenant et s'envole secrètement pour Le Caire, où il est caché jusqu'après le 6 juin 1944. La supercherie est un succès. Les espions allemands n'y voient que du feu et l'état-major allemand garde éloigné des plages normandes un grand nombre de divisions, contribuant ainsi au succès du débarquement.

Obnubilé par la crainte d'attentat contre sa personne, Staline a utilisé plusieurs doublures. L'une d'entre elles, qui demeure mystérieuse, porte le nom de « Rachid ». Les fonctionnaires du KGB prétendent avoir appris son existence après la guerre. « Rachid » passe deux ans à étudier avec Aleksei Dikiy, un acteur qui interpréta en 1944 le héros national russe Koutouzov dans le film éponyme et qui avait incarné Staline à l'écran. « Rachid » doit remplacer Staline lors de manifestations publiques et de banquets. Il affirmera plus tard que d'autres sosies que lui ont été employés par le KGB pour doubler Staline, bien qu'il n'en ait rencontré personnellement aucun. Une autre doublure du maitre de l'Union soviétique est Félix Dadaïev, un danseur, jongleur et illusionniste, appelé au Kremlin, en 1943, pour devenir la doublure de Staline. Dadaïev affirme qu'il est l'un des quatre hommes à avoir été employés pour doubler le dictateur à l'occasion de rassemblements et lorsque Staline se sentait menacé.

De son côté, Hitler aurait utilisé au moins un sosie afin de déjouer les tentatives d'attentats à son encontre, aussi bien des Alliés que des conjurés de son propre camp. À l'été 1944, après avoir échappé de peu à la mort suite à un attentat, la santé du Führer se détériore de plus en plus. Pour assurer sa représentation, des doublures auraient pris sa place lors d'apparitions de plus en plus exceptionnelles. Ces informations sont sujettes à caution. D'après le SOE, le service de renseignements britannique, les seules informations proviennent d'un témoignage de seconde main d'un responsable de la Gestapo, qui évoque sa surprise après avoir vu, à quelques minutes d'intervalle, passer le Führer dans la même direction, à la chancellerie à Berlin. Le seul sosie d'Adolf Hitler dont l'existence est avérée porte le nom de Gustav Weler. Nous savons peu de choses à propos de ses activités. Il est exécuté de sang-froid à la fin de la guerre, afin de brouiller les pistes. Son cadavre est découvert dans les jardins de la chancellerie par les forces alliées, persuadées d'avoir affaire à la dépouille du Führer.