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France, 28 mars 1942

Raid sur Saint-Nazaire

Le mois de février 1942 avait été désastreux pour la Royal Navy. Les escadres de sous-marins allemands allongeaient un tableau de chasse effarant tandis que la flotte de Méditerranée avait désespérément besoin de renforts. De plus, le cuirassé allemand Tirpitz, le plus grand cuirassé de la Kriegsmarine, était une menace constante pour les convois britanniques de l'Atlantique. Par sa présence dans les eaux norvégiennes, il immobilisait une bonne partie de la Home Fleet à Scapa Flow tandis que la RAF était dans l'incapacité de le couler. Mais, les Britanniques avaient repéré son point faible. Il n'existait qu'une seule cale-sèche suffisamment vaste pour l'accueillir hors des eaux allemandes en cas de besoin: la forme Joubert, dans le port de Saint-Nazaire, la base navale la plus étroitement gardée de la côte Atlantique et défendue par des canons de divers calibres répartis le long de l'estuaire menant à Saint-Nazaire et jusqu'au port même. La forme Joubert avait été construite à l'origine pour l'entretien du paquebot Normandie, fleuron de la marine française. Si les Britanniques parvenaient à la détruire, le cuirassé allemand serait privé d'une base de réparation proche de sa zone d'opérations et il ne pourrait plus s'aventurer dans l'Atlantique car en cas de d'avarie, il ne pourrait pas être réparé. Les bombardiers de la RAF avaient tenté d'anéantir le port de Saint-Nazaire, en vain. La tâche revenait donc aux commandos.

Le service des opérations combinées (Combined Operations), créé à l'initiative de Churchill, peu de temps après la défaite de la France, et dirigé par l'amiral sir Roger Keyes, avait étudié la possibilité d'une opération contre Saint-Nazaire. Ce projet avait été tout d'abord jugé inexécutable en raison de la distance à parcourir sans se faire repérer. L'idée revint à la surface avec l'arrivée de l'amiral Lord Louis Mountbatten à la tête des Combined Operations.

Une opération, baptisée "Chariot", vit le jour. Celle-ci consistait à rendre inutilisable la forme-écluse de Saint-Nazaire en démolissant sa porte avale ainsi que sa station de pompage. Pour s'assurer de la destruction de la porte avale, les Britanniques avaient prévu qu'un destroyer bourré d'explosifs vienne la heurter. Le vieux destroyer américain Buchanan, rebaptisé Campbeltown, avait été choisi pour cette mission. C'était l'un des 50 vieux destroyers cédés aux Anglais à l'automne 1940. En plus du Campbeltown, douze ML (Motor Launches ou chaloupes à moteur), quatre MTB (Motor Torpedo Boat ou vedette rapide lance-torpilles) et le MGB 314 devaient participer à l'opération. Amenées par navires, des équipes de commandos avaient pour mission de détruire les portes de la cale-sèche, la station de pompage, les installations des docks de leur secteur et autant de parcs à sous-marin que possible. Une fois leurs missions accomplies, ils devaient être évacués par mer et ramenés en Angleterre. Au total, 266 commandos devaient débarquer avec trois missions distinctes: les troupes d'assaut devront s'emparer des défenses ennemies, les équipes de démolition détruire leurs cibles et le dernier groupe protéger les deux autres de toute contre-attaque ennemie jusqu'au repli général. Le lieutenant-colonel Newman fut choisi pour commander l'opération tandis que le capitaine de frégate Ryder reçut la responsabilité de l'ensemble des forces navales. Deux destroyers, l'Atherstone et le Tynedale, étaient chargés de la protection de l'expédition jusqu'à la Loire.

Pendant plusieurs semaines, les commandos devant participer à l'opération suivirent un entrainement intensif. Ils étudièrent des photographies aériennes et des maquettes très précises des docks de Saint-Nazaire. Un entraînement spécial était réservé aux équipes de démolition avec des exercices "grandeur nature" dans les ports de Rosyth, Cardiff et Southampton où ils apprirent à poser des charges explosives avec le maximum d'efficacité. À la mi-mars, les commandos et la flottille furent rassemblés à Falmouth. Durant deux semaines, ils s'entrainèrent à la navigation par mer houleuse, à débarquer en pleine nuit... De son côté, le Campbeltown fut allégé au maximum pour ne pas s'échouer dans les bancs de sable qu'il aura à traverser. Deux de ses cheminées furent retirées tandis que les deux autres furent taillées en sifflet afin de lui donner le plus possible l'allure d'un destroyer allemand. Vingt-quatre grenades sous-marines – soit quatre tonnes d'explosifs – reliées à un détonateur et à un retardateur, le tout maintenu dans un réservoir en acier bétonné, furent placées à l'avant du navire. Ce ciment visait à empêcher toute explosion prématurée lorsque le navire aborderait la porte avale.

L'expédition appareilla dans l'après-midi du 26 mars 1942. La flottille fit route vers le golfe de Gascogne. Elle bifurqua ensuite pour se présenter au sud de l'estuaire de la Loire, au soir du 27 mars. Au cours de son voyage, alors qu'elle se trouvait à environ 120 miles dans le sud-sud-est d'Ouessant, les veilleurs du Tynedale aperçurent un sous-marin en surface. Il s'agissait de l'U-593, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Kelbing. À ce moment, les vedettes rapides et les ML avaient amené leurs couleurs et les trois destroyers battaient pavillon allemand. Le Tynedale se dirigea sur le sous-marin et, parvenu à 400 mètres, hissa le pavillon britannique et ouvrit le feu. Le sous-marin revint en surface et fut aussitôt criblé par toutes les armes rapprochées du torpilleur anglais. Le sous-marin disparu et les Anglais étaient convaincus de l'avoir coulé. Or l'U-593 n'avait pas été coulé et signala la présence des navires britanniques. La flottille croisa sur sa route deux chalutiers français. Ils furent coulés après embarcation de leurs équipages. À 17h, Ryder fut informé de la possibilité de rencontrer quatre torpilleurs ennemis venant de sortir de la Loire. Ces derniers avaient été expédiés après réception du message envoyé par l'U-593. Pour échapper aux navires allemands qui surveillaient la passe principale, la flottille pénétra dans la rivière en franchissant un banc de sable. Le Campbeltown avait été allégé de manière à le franchir. Les Britanniques échappèrent ainsi aux torpilleurs allemands.

La flottille prenait la direction de Saint-Nazaire, à 20h, avec en tête le MGB 314, puis le Campbeltown, les ML rangés sur deux colonnes et, en serre-file, le MTB 74. À 22h, le sous-marin britannique Sturgeon, placé en jalon devant l'entrée de la Loire comme dernière balise avant l'assaut, était en vue. Le Tynedale et l'Atheretone se séparèrent du reste de la formation et se mirent à patrouiller au large du méridien de Belle-Ile tandis que le reste de la flotte, battant pavillon allemand, continuait sa route vers Saint-Nazaire. À 23h, les charges explosives du Campbeltown furent amorcées. À 23h30, la RAF commença à effectuer un bombardement de diversion sur le port. Seules deux bombes furent larguées à cause de la mauvaise visibilité.

Des projecteurs s'allumèrent au passage des navires anglais, fonçant tout feux éteints. Ryder avait en sa possession les signaux de reconnaissance allemands et avait à bord un homme qui parlait allemand. Il annonça qu'il rentrait au port conformément à ses ordres avec des blessés à bord et demandait des ambulances. Du côté allemand, la confusion régnait. À 1h28, alors que la flottille n'était plus qu'à 6 minutes de son objectif, les Allemands ouvrirent le feu. Les Britanniques firent alors le signal réglementaire annonçant une méprise. Le feu s'arrêta un instant et reprit de plus belle. Le pavillon de la Royal Navy fut alors hissé.

L'enfer se déchaina. Les vedettes mirent cap sur l'ancienne entrée du bassin de Saint-Nazaire, où devaient être mis à terre puis rembarquer les commandos. Mais, les vedettes étaient en bois et ne comportaient aucune protection si bien que la moitié des hommes furent tués ou blessés avant de débarquer. Le MGB 314 parvint à pénétrer dans l'ancienne entrée et le lieutenant-colonel Newman mit pied à terre. Les unités de démolition débarquèrent rapidement sous la protection des commandos et se dirigèrent vers leurs objectifs. Newman s'empara d'un bâtiment où il y installa son PC. À 1h34, le Campbeltown percuta la porte avale de la forme Joubert, à une vitesse de 18 noeuds, et s'y encastra profondément. À bord, la majeure partie des hommes était blessée. L'équipage quitta le navire pour rejoindre les hommes à terre. La station de pompage, les mécanismes d'ouverture des deux portes et quantité d'installations portuaires furent détruits ou endommagés.

D'après le plan établi, les six vedettes du Group 1 avaient pour mission de débarquer des commandos sur le vieux môle, une jetée s'avançant sur le fleuve, au sud de la forme Joubert, à proximité du point de rembarquement. Mais, les tirs allemands leur firent subir de lourdes pertes et seule une vedette parvint à accoster au vieux môle. Les deux bunkers qui y étaient installés furent pris d'assaut et leurs canons détruits mais la vingtaine de commandos débarqués ne put pousser plus loin.

Les Allemands se reprirent petit à petit. Le rembarquement fut rendu impossible par la destruction de plus de la moitié des vedettes et car le vieux môle, prévu comme point de rembarquement, était resté aux mains des Allemands. De son côté, le MTB 74 reçut l'ordre de torpiller l'écluse de l'ancienne entrée. Il lâcha deux torpilles qui heurtèrent la porte métallique, puis, comme prévu, coulèrent sans exploser le long de la paroi. Le MTB 74 rembarqua ensuite les survivants du Campbeltown et chercha à gagner la haute mer. Mais, il commit l'erreur de stopper pour prendre des commandos naufragés à son bord. Constituant une cible parfaite, la vedette fut touchée par l'artillerie allemande et dut être abandonnée.

Conscient que tout rembarquement était impossible, Newman rassembla les survivants et leur ordonna de rejoindre l'arrière-pays par leurs propres moyens. Les commandos se dispersèrent dans la ville. La plupart furent fait prisonniers, d'autres furent abattus. Seul cinq échapperont à la captivité. En mer, quatre vedettes pleines de rescapés réussirent à rejoindre le point de rendez-vous avec les destroyers Atherstone et Tynedale et quatre autres vedettes regagnèrent l'Angleterre par leurs propres moyens. Sur le chemin du retour, le ML 306 fut intercepté par le torpilleur allemand Jaguar. L'équipage refusa de se rendre et les Allemands furent contraints de l'éliminer. À bord, les hommes tentèrent de résister héroïquement. Après une heure de combat, l'équipage dut se rendre avec de très lourdes pertes.

Le 28 mars 1942, à 10h, les combats avaient pris fin. 215 marins et commandos avaient été capturés et 169 étaient morts. Ils furent rassemblés à La Baule. Du côté allemand, les pertes s'élevaient à 42 tués, 127 blessés. À 10h30, le Campbeltown explosa. La porte sud de la forme Joubert vola en éclat et une masse d'eau importante pénétra dans le bassin faisant chavirer deux pétroliers qui s'y trouvaient en réparation. Lorsque la proue du navire explosa, une quarantaine d'officiers supérieurs allemands se trouvaient à bord en tournée d'inspection, cherchant le moyen d'en déplacer l'épave. Près de 400 officiers et soldats étaient rassemblés autour du navire. Ils furent pulvérisés. Des débris humains retombèrent dans un rayon de deux kilomètres. Deux jours plus tard, les équipes de déblaiement ramasseront encore à la pelle des fragments humains qui jonchaient le quai. Le lendemain, 29 mars, les deux torpilles à retardement lancées par le MTB 74 explosèrent endommageant gravement l'écluse de l'ancienne entrée. Cela déclencha une grande confusion. Les sentinelles allemandes ouvrirent le feu sur les ouvriers français qui tentaient de s'échapper du secteur et sur les ouvriers de l'organisation Todt qu'ils prenaient pour des commandos britanniques à cause de leurs uniformes kaki. À la tombée de la nuit, la panique s'accentua. Les soldats allemands, croyant voir des commandos britanniques partout, se mirent à se tirer les uns sur les autres. Ils perdirent ainsi 300 à 400 hommes.

Malgré ses lourdes pertes, l'opération Chariot est un succès. Les docks de Saint-Nazaire se trouvaient suffisamment démolis pour que le cours de la bataille de l'Atlantique en fut transformé. La forme Joubert ne sera pas réparée avant la fin de la guerre. Abrité dans les fjords norvégiens, le Tirpitz n'était désormais plus une menace pour les convois de l'Atlantique.